Paraddict

Chronique 

29/09/21

Pauline Pucciano

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2071.

Entre chaleur équatoriale et alertes à la bombe, le monde est en proie à l'insécurité et son gouvernement semble en panne de solutions... Flic désenchanté, adepte du Paraddict, un univers virtuel où la liberté individuelle a encore une signification, Alvar Costa enquête sur un meurtre qui risque de révéler un projet politique particulièrement dérangeant. Mais il va devoir composer avec son frère Abel et leur sœur aînée, Elzé. Ces deux-là se sont fait une place dans les hautes sphères de la World Administration. Et ils entendent bien protéger à tout prix les secrets du gouvernement...

Edition : Gallimard Jeunesse

Collection : On Lit Plus Fort

Pages : 460

Merci aux éditions Gallimard Jeunesse pour l'envoi de ce roman !

" Léviathan pouvait affirmer le contraire ; Léviathan n’était qu’une machine, qui ne comprendrait jamais, malgré toute sa puissance logico-déductive, l’essence ineffable de l’humain. "

 

 

     Paraddict n’est pas une lecture confortable. Elle est au contraire dérangeant, elle pique notre conscience, nous pousse à réagir. C’est un puissant roman d’anticipation qui marque le lecteur pour sa grande maturité et son réalisme effrayant.

 

     Mêlant enquête policière, thriller politique et dystopie, Paraddict nous questionne sur des sujets très sensibles et éminemment polémiques. En effet, le récit interroge le lecteur sur de nombreux thèmes qui touchent à la fois aux préoccupations gouvernementales et à l’environnement social. Ainsi, les personnages évoluent dans une société remise en question par les IA et la corruption politique, et qui tente désespérément de survivre dans un monde presque anéanti par le réchauffement climatique. Mais le livre soulève aussi des soucis d’ordre social, dont notamment le questionnement identitaire et sexuel, le rejet de la différence, la reconstruction psychologique ou encore l’abandon des personnes âgées. Par cette diversité de sujets, tous abordés avec une grande finesse sans pour autant s’enfoncer dans la morale, Paraddict est un roman très réfléchi et d’une grande maturité. Pour cela, je pense qu’il ne peut être véritablement accessible qu’à partir de 14/15 ans, sans quoi il doit être difficile de saisir toutes les subtilités du texte et surtout de l’apprécier. Cependant, je voudrais insister sur le fait que rien n’est moralisateur. Pauline Pucciano a une plume riche et posée qui se sert de ces interrogations pour les mêler à son récit, afin de mettre en place la contexte et l’histoire.

 

     Le roman prend place dans un avenir réaliste et proche, très proche, beaucoup trop proche. 2071, autant dire demain; et cette réalité fait froid dans le dos… La société du livre est très probablement celle que nous connaîtrons dans cinquante ans, et laissez-moi vous dire que ça n’a rien de réjouissant. Et cela, les habitants l’ont bien compris. Afin de fuir cette réalité désolante, la grande majorité d’entre eux se réfugie dans le Paraddict, ce nouvel univers virtuel où tout est sujet à l’émerveillement et à l’imagination. Mais il est surtout le dernier lieu où l’Homme peut être pleinement libre, où il ne connaît aucune limite dans sa créativité. De cette observation m’est venue cette question : le Paraddict ne serait-il pas une métaphore du déni ? En se plongeant à cœur d’âme au sein de ce monde éclatant, la population tourne le dos au réel, à la dureté de la vie. Elle ne veut plus avoir à la supporter, ne veut plus s’y confronter. Alvar, notre personnage principal, s’en éloignera de plus en plus lorsqu’il s’apercevra de sa superficialité, ce qui me pousse à soutenir cette idée.

   Néanmoins, j’ai trouvé que le Paraddict n’était pas assez exploité. Plein de promesses et regorgeant de richesses, cet univers virtuel m’a fascinée et promettait beaucoup de secrets et autres mystères, mais il n’a au final qu’un impact assez minime sur l’histoire. Ce manque de développement est certainement l’aspect du roman qui m’a le plus déçue, surtout que le livre porte son nom !

 

     D’autre part, j’ai été très surprise par l’âge de nos personnages ! Ils ont en effet la trentaine bien passée et sont des membres actifs de la société depuis déjà quelques décennies ! Cet âge assez avancé est très inhabituel pour un roman dit « jeunesse », où l’on est plutôt habitué à suivre l’histoire aux côtés de jeunes adultes ou adolescents. Toutefois, cela ajoute de la crédibilité au récit; je vois mal un jeune de seize ans diriger une institution internationale ou infiltrer un groupuscule clandestin xD

Ainsi, nous suivons le quotidien quelque peu mouvementé d’une fratrie que tout oppose. Nos trois personnages principaux sont frères et sœur, mais ont cependant une personnalité bien différente qui chacune révèle une facette du comportement humain.

   Elzé Costa, l’aînée, est belle et brillante. Sa grande intelligence et sa carrière politique fulgurante en font une des personnalités les plus populaires de son temps. Mais sous ses airs angéliques et face au grand nombre de ses responsabilités, une part bien plus sombre de son caractère pourrait bien émerger… Bien que son histoire soulève de nombreuses problématiques dérangeantes d’un point de vue moral, je n’ai absolument pas réussi à adhérer à son personnage. Elzé est en effet déroutante : assez aimable au début, elle devient totalement inaccessible par la suite, et cela aussi bien pour ses frères que pour le lecteur.

   Vient ensuite Alvar, le second, l’oublié, mon chouchou. Officier de police et adepte du Paraddict, il est certainement celui qui m’a le plus touchée. Par sa sensibilité et sa poésie, il apporte une touche délicate et mélancolique au récit. Dédaigné et critiqué par son père, invisible pour  sa sœur, presque pris en pitié par son frère, Alvar est le grand oublié de son illustre famille, celui que personne ne prend la peine de  considérer. Et pourtant, il est certainement le plus réfléchi et le plus sincère d’entre eux.

   Enfin, nous partageons la route d’Abel, le petit dernier de la fratrie. Bien qu’il soit drôle, extrêmement séduisant, perspicace et encore plus brillant que son aînée, Abel est un personnage ambigu qu’il est difficile d’appréhender. J’ai été assez sensible à son évolution, qui est peut-être encore plus intime que celle d’Alvar et d’Elzé.

   Paraddict nous offre à voir le destin de trois personnages tout à fait contraires les uns des autres, mais qui pourtant sont complémentaires; chacun représente la part manquante de l’autre.

 

     Pour terminer, j’aimerais dire un petit mot sur la fin. Le dernier chapitre du roman se termine en suspens, avec une fin assez ouverte que j’ai trouvée très belle. J’ai aimé cette ouverture qui ne condamne pas définitivement l’avenir de l’humanité. Même si elle ne présage rien de bon, cette absence de point définitif permet de garder un certain espoir quant au devenir de l’Homme ; Pauline Pucciano laisse le soin au lecteur de s’en faire sa propre idée.

 

     Malgré quelques longueurs, Paraddict est un roman prenant qui remet en cause toutes nos belles certitudes. L’autrice sait parfaitement sur quoi insister pour nous secouer ! Alors si vous tombez sur ce livre en librairie, ne vous posez pas de questions : laissez-vous séduire par sa magnifique couverture et son intrigue prometteuse !